Anna Kruzynski

Recherche

Par la recherche qu’elle fait, Anna Kruzynski tente de consacrer à l’histoire des initiatives militantes qui sont peu ou pas documentées, que ce soit à cause de leur marginalité ou des identités sociales des personnes qui y prennent part.

Une politique post-capitaliste: les initiatives économiques communautaires au Québec

En 2015, Anna Kruzynski a découvert le travail colossal de J.K. Gibson-Graham et du réseau de chercheur.es-militant.es qui s'activent autour du projet des économies communales. Ce projet cherche à contribuer à l’émergence d’une économie politique : centrée sur la pratique de l’auto-détermination économique; orientée vers une vision qu’un « autre monde est possible » et dévouée à des futurs économiques post-capitalistes. Il propose toute une panoplie d'outils théoriques et méthodologiques pour étudier les initiatives économiques dites "alternatives", outils qu'Anna Kruzynski va intégrer à ses futurs projets de recherche, qu'elle compte développer avec sa collègue Rachel Sarrasin par l'entremise notamment de leur participation au Collectif de recherche interdisciplinaire sur la contestation (CRIC).

Un projet sur la mouvance antiautoritaire au Québec

En 2005, Anna Kruzynski a fondé, avec des étudiantes qui travaillaient à titre d'auxiliaires de recherche, le Collectif de recherche sur l'autonomie collective. Le CRAC, maintenant en dormance, était un groupe de recherche composé de militantEs libertaires et (pro)féministes qui a travaillé à documenter la diversité et complexité de son propre mouvement, et ce, avec les militantEs des réseaux et groupes étudiés. Il s'est intéressé en fait aux groupes et réseaux anticapitalistes présentant une ‘culture libertaire’ ayant émergé au Québec depuis 1995.

Notre méthodologie en était une de recherche action; c'est-à-dire, dans notre cas, que les « sujets » d’étude – dans ce cas-ci les militantEs antiautoritaires – étaient impliquées du début à la fin dans le processus de recherche qui lui est conçu pour avoir des retombées positives pour le milieu militant. Cette méthodologie, à l’opposer des méthodes traditionnelles de recherche qui elles se veulent objectives et neutres et qui sont très souvent axés sur la non-transparence et la compétition, la recherche-action vise explicitement une meilleure compréhension collective du militantisme afin de faciliter la transformation sociale. Au CRAC nous avons opérationnalisé la recherche-action de deux manières : par la forme organisationnelle du CRAC et par la manière qu’on a élaboré et réalisé nos projets de recherche.

D'abord, tous les membres du CRAC étaient impliquéEs dans le réseau antiautoritaire au Québec - nous avons donc étudié notre propre mouvement. Le collectif fonctionnait de manière non-hiérarchique. La gestion était collective à tout les égards: de la conception des projets, du choix des groupes ou réseaux à étudier, à la répartition des budgets, au recrutement de nouvelles membres, aux décisions sur la méthodologie, etc. Et toutes les décisions étaient prises au consensus. Ensuite, nous avons réalisé des études de cas approfondies, avec certains de ces groupes, dont notamment ceux qui sont clairement anticapitalistes. Il y avait deux volets à notre recherche, qui sont intimement liés. Le premier, c’était de documenter les initiatives de construction de projets qui par leur seule existence viennent rendre redondant les institutions des systèmes oppressifs en place. Le deuxième visait à documenter les initiatives antiautoritaires qui se soucient particulièrement du patriarcat et de l’hétéro-normativité. En plus de tenter de répandre le plus largement possible les principes libertaires, les résultats des recherches avaient comme objectif de participer à l’élaboration d’une mémoire/histoire militante.

Concrètement, nous avons interviewé 125 militant.es, organisé plusieurs focus group et diverses sessions pour valider notre interprétation des résultats (60 personnes participent à une activité de 2 jours; 40 personnes participent à une activité d'un jour). Ces analyses nous ont permis de tirer certaines conclusions, dont notamment, l'articulation par les militant.es de lunettes « anti-oppression »; ces lunettes permettent d'identifier les problèmes et de les analyser en remontant à leurs causes systémiques, qui sont construites sur une hiérarchie des différences qui attribue à des groupes sociaux d'appartenance certains privilèges et oppressions. Ce positionnement imprègne toutes les sphères d'engagement des militant.es interviewé.es, l'être, le penser et le faire, qui, pris ensemble, caractérisent une culture politique commune qui vise à transformer, à leurs racines, les multiples systèmes qui sont à la source des problèmes du quotidien. Cette culture politique n'est pas spécifique aux femmes, mais réseaute plutôt une communauté militante qui partage valeurs et principes libertaires, une forme organisationnelle décentralisée, horizontale, basée sur la démocratie directe, ainsi qu'une stratégie basée sur l'action directe.

Toutes les personnes interviewé.es - hommes, femmes, queers, trans -- s'identifient en tant que (pro)féministes. Patriarcat, hétéronormativité, capitalisme, colonialisme, racisme -- tous les systèmes d'exploitation sont dans la mire de ces militant.es, dont la plupart refusent de se faire accoler des étiquettes issues des mouvements passés ou de se faire « recrutée » par des groupes féministes ou LGBT considérés trop institutionnalisés. Ces militant.es tiennent mordicus à leur autonomie, valeur opérationnalisée au quotidien par la mise en pratique de l'autodétermination et de l'auto-organisation. Partie prenantes de la grande mouvance libertaire, ces militant.es travaillent à la préfiguration d'une société antiautoritaire en mettant en pratique, dans l'ici et le maintenant, les institutions sociales, politiques et économiques qu'elles imaginent dans un monde meilleur. Cette position politique n'est pas enchâssée dans une plateforme ou manifeste, mais se vit, sur le terrain, et se propage par un processus de pollinisation (la méthode de la « tache d'huile »).

Nos résultats ont suscité un grand intérêt non seulement au sein des milieux académiques féministes, mais aussi au sein des mouvements sociaux et communautaires. A partir de nos analyses transversales, nous avons publié des monographies, articles scientifiques, chapitres de livres, textes grand public et éditoriaux publiés dans les grands médias (voir http://www.crac-kebec.org/bibliotheque). De plus, les résultats ont été présentés à maintes reprises lors de conférences scientifiques ou grand public. Nous avons aussi produit des ateliers synthèses que nous avons animées au sein du mouvement féministe québécois, mais aussi dans le milieu antiautoritaire. Le CRAC a aussi produit un répertoire de l'autonomie collective - un bottin virtuel réunissant tous les groupes que nous avons contactés dont la forme organisationnelle s’apparente à l’autogestion ou «l’autonomie collective» (démocratie directe et ou participative et prise de décision horizontale et consensuelle) et qui véhiculent un discours libertaire/antiautoritaire

Ce projet aura permis de documenter en profondeur, et de diffuser à la largeur du Québec, la praxis d'un domaine très peu connu, soit l'implication politique des jeunes féministes libertaires. Ceci est particulièrement important dans un contexte ou de plus en plus de jeunes délaissent la politique électorale au profit de d'autres formes de politique, plus proche des valeurs libertaires.

Un projet d'histoire communautaire féministe

Ses projets de doctorat et de post-doctorat consistaient à documenter l’histoire de l’action communautaire à Pointe Saint-Charles, un quartier ouvrier de Montréal, en collaboration avec un groupe communautaire voué à la préservation et à la transmission de l’histoire militante. Pendant cinq ans, avec une dizaine de femmes qui militent dans le quartier depuis plus de 25 ans, et à partir de leur histoire de vie respective, elles ont rédigé un livre grand public (Pointe Saint-Charles : un quartier, des femmes, une histoire communautaire, 2006, Éditions du Remue-Ménage). En parallèle, pour sa thèse de doctorat, elle a analysé le cheminement des militantes, en tant que femmes, dans le communautaire, ainsi que la méthodologie participative qu’elles ont utilisée pour le projet.

L’étude féministe approfondie de l’expérience de ces femmes a permis de bien comprendre l’histoire de l’action communautaire, la genèse des groupes populaires dans tous les secteurs, la spirale de transformation sociale (du partage des expériences, à la prise de conscience, à l’action, aux tensions, aux transformations individuelles, de groupe et collectives), ainsi que les rapports sociaux de domination qui sont transversaux à tout effort d’action collective. De plus, en analysant le potentiel transformateur du projet, dont la méthodologie faisait le pont entre les méthodologies en histoire orale féministe et la pratique d’action communautaire, elle a pu tirer des leçons sur la recherche-action. Elle a vécu les défis et les contradictions de la collaboration université-communauté, que ce soit au niveau du financement, des valeurs, des rythmes de travail, de la reconnaissance du savoir ou du pouvoir et de l’influence.

© 2008 Anna Kruzynski :